Autorisation de passer au feu

Entre la possession et l’incarnation
Par Helena Martin Franco
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Centre des arts de Banff
Résidence de couleur primaire # 1
15-28 avril 2018

Dans ce document, le féminin est utilisé comme terme générique dans le seul but d’alléger le texte.

Printemps 2018. Grâce à une invitation lancée par l’organisme Primary Colours/Couleurs primaires1Le Centre des arts et de la créativité de Banff est un organisme culturel canadien de grande renommée mondiale qui existe depuis les années 30. Le centre soutient la création dans diverses disciplines, l’innovation artistique et les rencontres interdisciplinaires et interculturelles. https://www.banffcentre.ca (PCCP), j’ai eu l’occasion de participer à une résidence singulière au Banff Center for Arts and Creativity2Au Canada, le terme « peuples autochtones » désigne les habitants originaux du territoire qu’est aujourd’hui le Canada : les Premières Nations, les Métis et les Inuits. https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/peuples-autochtones (consulté le 29 juin 2019).. Les quinze jours passés là-bas m’ont permis d’élargir ma perspective sur le paysage artistique canadien et de mieux comprendre ses multiples tensions et ses défis actuels. PCCP est une initiative qui vise à réunir des artistes et des gestionnaires culturelles autochtones3Une femme éléphant : http://fe.helenamartinfranco.com/ et de couleur et à inscrire les arts autochtones au centre du système artistique canadien.

Montréal — Baltimore, mars 2019

Les souvenirs ont commencé à surgir et à prendre la forme d’un récit à bord d’un train en direction de Maryland, où j’allais vivre l’expérience d’une nouvelle résidence artistique. Cette fois, j’avais rendez-vous avec la femme éléphant4Une femme éléphant : http://fe.helenamartinfranco.com/, un monstre né en dépit de rencontres interculturelles marquées par l’amour. En route, je n’ai pas pu m’empêcher de repenser à Banff et au voyage que j’avais fait pour retrouver les artistes des Couleurs primaires. Le trajet entre Montréal et Baltimore était un interlude dont le rythme était dicté par la cadence du train et des paysages nord-américains sublimes qui défilaient sous mes yeux. C’était un moment propice pour mettre en mots l’expérience interculturelle que j’avais vécue à Banff. Ce texte n’a pas été facile à écrire. Bien des choses se sont produites depuis la résidence, des événements qui m’ont obligée à revoir ma perspective et mes convictions.

Je ne connaissais de Banff ni sa ville, ni son parc national, ni son centre mythique de création et de rencontres culturelles. J’avais de grandes attentes : des paysages paradisiaques, des conditions exceptionnelles propices à la création, la possibilité de cohabiter avec des artistes du monde entier, un accueil chaleureux et attentionné. J’ai eu droit à tout cela et plus encore, et pourtant, j’ai senti qu’il y avait en dessous de tout ça quelque chose d’incongru. On dit que la vie n’est pas une partie de plaisir ni un film, et qu’une expérience sublime est normalement accompagnée de son contraire. Notre désir de créer collectivement, de forger des alliances et de trouver des solutions aux problèmes que nous partageons a été confronté à d’impressionnantes vagues de glace et de pierre et s’inscrivait dans une structure institutionnelle à deux vitesses.

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Le sous-sol de la frontière

Que s’est-il passé dans cette carte postale de montagnes rocheuses qu’est Banff ? Territoire sacré, terre occupée, lieu touristique riche en évocations de par ses paysages et son histoire… Dans ce lieu idyllique, notre atelier était une métaphore : un demi-sous-sol sombre dans lequel étaient rassemblées des artistes de couleur5Au cœur des débats identitaires actuels, la catégorie « de couleur » soulève des questions; on cherche à comprendre pourquoi, en tant que femme latino-américaine à la peau claire, on me classerait de cette manière. Bien entendu, cette catégorie est plus ou moins pertinente selon le territoire. À cet égard, j’adhère à la perspective de María Lugones, une philosophe féministe argentine, selon qui l’expression « de couleur » est une association ouverte. « Femme de couleur ne sert pas à nommer une identité qui sépare, mais une alliance organique entre femmes indigènes, métisses, mulâtres, noires : femmes cherokee, portoricaines, sioux, chicanas, mexicaines, pueblo, bref, toute le réseau complexe des victimes du colonialisme de genre. [L’expression] les présente non pas comme des victimes, mais comme les protagonistes d’un féminisme décolonial. C’est une alliance ouverte, marquée par une interaction interculturelle intense ». María Lugones, « Colonialidad y género », Tábula Rasa no 9, juin-décembre 2008, Bogotá, p. 13. http://www.scielo.org.co/scielo.php?script=sci_arttext&pid=S1794-24892008000200006&lng=en&nrm=iso&tlng=es, métissées et autochtones. La circonstance nous définissait telle une force souterraine et invisible. Les participantes honoraient la différence, dansaient la dépossession, méditaient sur l’immigration, racontaient le déracinement. Nous vivions sans devoir prouver quoi que ce soit. Le respect de la parole et de l’œuvre de chacune était une constante. Nous étions ensemble sans sentir le besoin de nous vendre, sans la présence de clivages générationnels ou culturels. Pendant deux semaines, tout était possible et ça nous a fait le plus grand bien.

La résidence a débuté avec une tentative de répondre aux questions brûlantes. Pour moi, c’était important de comprendre comment nous allions pouvoir créer un rapport de confiance entre des personnes aussi disparates. Comment allions-nous y arriver en naviguant parmi des catégories si épineuses ? Nous savions que nous appartenions à des strates différentes selon notre couleur, notre culture et notre lieu d’origine, et que ces strates sont en concurrence entre elles. Cette question avait été soulevée lors de la première grande rencontre du PCCP à Victoria en novembre 2017. À l’époque, j’ai compris quelque chose sur le statut inférieur des communautés vivant aujourd’hui au Canada, sur leur recherche d’autonomie, sur leur invisibilité. J’ai aussi fait l’expérience de la force qui découle de notre union. C’était un privilège de pouvoir assister en personne à ce rassemblement et de constater que d’autres dynamiques de communication et d’échange sont possibles. Non pas dans l’idée d’adopter une perspective par défaut, une perspective qui se veut universelle ou neutre, mais pour permettre à différents points de vue de cohabiter. L’écoute devient alors indispensable, et ce geste est réaffirmé en tant qu’action. Ainsi, on peut vivre d’autres temporalités, tisser des récits et créer des apprentissages. Il peut aussi y avoir des désaccords.

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Dire

Pour parler de rencontres, Fritta Caro6Fritta Caro, mon alter-ego immigrant http://frittacaro.helenamartinfranco.com/ emploie le terme VISITE7http://frittacaro.helenamartinfranco.com/fr/mes-salons/. Elle redéfinit cet événement social entre nouveaux arrivants comme un espace éphémère dans lequel chaque réalité modifie l’identité des participants. En gros, Fritta Caro est le reflet du poids des identités migrantes traduites en performance dans l’espace public.

Comment se redéfinir chaque fois et vivre ses combats

Pendant la résidence, Fritta Caro a convoqué une VISITE lors de laquelle les pratiques artistiques se sont parlé entre elles ; le statement est devenu un récit à relater.

Au fil de nos interactions, nous nous sommes décentrées. Nous nous sommes racontées sans aliéner les autres, sans chercher à séduire, sans avoir de réponses prédéterminées. Nous avons partagé nos rites, nos vocations, nos trajectoires, nos luttes, nos remèdes, nos doutes. L’incarnation s’est présentée comme un outil fondamental qui nous permettait de comprendre à travers le corps et échapper à l’hégémonie du discours, de la raison, des classifications statiques liées à l’identité. Les corps étaient considérés, honorés, pris en charge.

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Les possédées

Edwood et moi avions l’habitude de sortir fumer et contempler l’ordre qui régnait autour de nous — un campus moderne où l’on décelait la recherche d’un confort très propre, très contrôlé. On dit que c’est comme ça dans l’Ouest canadien. Nous nous interrogions, Edwood et moi, sur l’impact que pouvaient bien avoir la conception paysagiste et le bruit omniprésent des climatiseurs sur les interactions des gens et leur travail de création. Des images du Shining de Stanley Kubrick me venaient à l’esprit ; dans l’imaginaire populaire, le film a été tourné à l’hôtel Fairmont Banff Springs. Mais c’est un autre mensonge commercial, un fantasme horrifique qui alimente l’industrie touristique de Banff. En entendant respirer cette entité invisible, je me suis demandé : les histoires d’horreur qui se disent aujourd’hui dans le milieu culturel sont-elles le fruit d’une contamination des politiques culturelles par les alliances corporatives ?

SLAVATA et autres démons8Sous-titre inspiré du roman Del amor y otros demonios (De l’amour et autres démons) de l’auteur colombien Gabriel García Márquez.

D’importantes ruptures se sont produites dans les semaines suivant notre passage à Banff. Des revirements majeurs provoqués par des dénonciations publiques de racisme et d’oppression ont donné lieu à l’été SLAVATA9SLAVATA est une expression née d’une conversation entre Hannah Claus, Zab Maoungou et moi-même au sujet des pièces SLĀV et KANATA du dramaturge Robert Lepage. Nous étions alors dans un restaurant à Montréal. Face à l’inconfort évident du client à la table d’à côté, Hannah a écrit sur un mot de papier SLAVANATA, puis SLAVATA. J’approuve! Montréal, le 27 juillet 2018. et au remaniement de l’administration de la Centrale galerie Powerhouse10La Centrale galerie Powerhouse est un des plus grands centres d’artistes autogérés au Canada. Depuis 1974, elle a pour mission d’appuyer la diffusion des pratiques de femmes artistes. À divers moments de son histoire, ses membres ont réévalué la perspective féministe de manière à répondre aux changements sociaux et créer une plus grande cohérence entre le discours et la pratique. À l’automne 2018, la Centrale était à l’épicentre de dénonciations de racisme et d’exclusion dans le contexte des arts visuels qui ont engendré un changement radical dans son administration et dans la composition de son équipe. Aujourd’hui, elle est dirigée en grande majorité par des femmes de couleur. Je crois que son grand défi, à présent, est de réussir à démasquer et à démanteler le pouvoir colonialiste, une étape fondamentale dans la création d’une structure horizontale tant désirée. http://www.lacentrale.org/, cette dernière occurrence étant l’expression la plus éloquente de l’agitation qui secouait le milieu culturel montréalais. Partout, les clivages entre cultures, entre collègues et amies s’intensifiaient. Les échanges devenaient de plus en plus pénibles. Dans la foulée de ces débats sur l’exclusion dans les arts et l’appropriation culturelle, qui nous ont coûté si cher et qui ne sont toujours pas résolus, nous avons vu l’importance, maintenant plus que jamais, de nous interroger sur la création de liens de confiance. Mais comment y arriver quand le nous collectif est « divers », décousu et blessé ? Quand ce nous collectif se divise pour dire vous autres ?

Au milieu de toute cette frénésie qui faisait surgir les traumatismes générationnels, la résidence PCCP à Banff ce printemps-là se dressait comme une autre possibilité, un autre fonctionnement qui apportait un soulagement et proposait de nouveaux outils pour déconstruire et sauvegarder les notions de cohabitation, de dialogue et de soutien. À la fin de la résidence, j’ai compris qu’on nous avait essentiellement lancé une invitation à vivre ensemble, à partager le temps et l’espace. On nous avait donné quinze jours pour faire connaissance, pour créer des liens de confiance et des alliances professionnelles. Pour constater que malgré nos différences, nos perspectives sont semblables. Et en général, ces perspectives provoquent un malaise parce qu’elles remettent en question les politiques colonialistes en place et les structures de pouvoir des institutions culturelles. On nous a permis de nous reconnaître comme étant des artistes désireuses de créer des ponts entre les disciplines et les cultures. D’alimenter notre désir de créer des plateformes qui favorisent les échanges artistiques, qui nous permettent de réaliser et de diffuser notre travail. C’est un peu comme si ce territoire déchiré entre le divin, l’entreprise et la création avait servi à semer des projets, dont certains ont été réalisés et d’autres sont encore en gestation. Certaines questions continuent de brûler. Il reste aussi la certitude que de grandes dimensions de chacune d’elles resteront cachées à jamais.

Un an plus tard, j’ai croisé Soleil Launière à la Centrale galerie Powerhouse. En partageant nos souvenirs, nous nous sommes accordées pour dire que la résidence des Couleurs primaires à Banff nous avait fait du bien, qu’elle s’était avérée être une rencontre fortuite.

Un grand merci à France Trepanier, Chris Creighton-Kelly, Breanna Fabbro, Annie France Noël, Ashok Mathur, Ayumi Goto, Charles Campbell, David Ng, David Woods, Elwood Jimmy, Hannah Claus, Haruko Okano, Michele Emslie, Michelle Jacques, Peter Morin, Soleil Launière, Zab Maboungou et Zool Suleman.
Merci beaucoup aussi à l’équipe du Banff Center for Arts and Creativity pour leur accueil et leur soutien.

Remarques

  1. PCCP : https://www.primary-colours.ca
  2. Le Centre des arts et de la créativité de Banff est un organisme culturel canadien de grande renommée mondiale qui existe depuis les années 30. Le centre soutient la création dans diverses disciplines, l’innovation artistique et les rencontres interdisciplinaires et interculturelles. https://www.banffcentre.ca
  3. Au Canada, le terme « peuples autochtones » désigne les habitants originaux du territoire qu’est aujourd’hui le Canada : les Premières Nations, les Métis et les Inuits. https://www.thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/peuples-autochtones (consulté le 29 juin 2019).
  4. Une femme éléphant : http://fe.helenamartinfranco.com/
  5. Au cœur des débats identitaires actuels, la catégorie « de couleur » soulève des questions; on cherche à comprendre pourquoi, en tant que femme latino-américaine à la peau claire, on me classerait de cette manière. Bien entendu, cette catégorie est plus ou moins pertinente selon le territoire. À cet égard, j’adhère à la perspective de María Lugones, une philosophe féministe argentine, selon qui l’expression « de couleur » est une association ouverte. « Femme de couleur ne sert pas à nommer une identité qui sépare, mais une alliance organique entre femmes indigènes, métisses, mulâtres, noires : femmes cherokee, portoricaines, sioux, chicanas, mexicaines, pueblo, bref, toute le réseau complexe des victimes du colonialisme de genre. [L’expression] les présente non pas comme des victimes, mais comme les protagonistes d’un féminisme décolonial. C’est une alliance ouverte, marquée par une interaction interculturelle intense ». María Lugones, « Colonialidad y género », Tábula Rasa no 9, juin-décembre 2008, Bogotá, p. 13. http://www.scielo.org.co/scielo.php?script=sci_arttext&pid=S1794-24892008000200006&lng=en&nrm=iso&tlng=es
  6. Fritta Caro, mon alter-ego immigrant http://frittacaro.helenamartinfranco.com/
  7. http://frittacaro.helenamartinfranco.com/fr/mes-salons/
  8. Sous-titre inspiré du roman Del amor y otros demonios (De l’amour et autres démons) de l’auteur colombien Gabriel García Márquez.
  9. SLAVATA est une expression née d’une conversation entre Hannah Claus, Zab Maoungou et moi-même au sujet des pièces SLĀV et KANATA du dramaturge Robert Lepage. Nous étions alors dans un restaurant à Montréal. Face à l’inconfort évident du client à la table d’à côté, Hannah a écrit sur un mot de papier SLAVANATA, puis SLAVATA. J’approuve! Montréal, le 27 juillet 2018.
  10. La Centrale galerie Powerhouse est un des plus grands centres d’artistes autogérés au Canada. Depuis 1974, elle a pour mission d’appuyer la diffusion des pratiques de femmes artistes. À divers moments de son histoire, ses membres ont réévalué la perspective féministe de manière à répondre aux changements sociaux et créer une plus grande cohérence entre le discours et la pratique. À l’automne 2018, la Centrale était à l’épicentre de dénonciations de racisme et d’exclusion dans le contexte des arts visuels qui ont engendré un changement radical dans son administration et dans la composition de son équipe. Aujourd’hui, elle est dirigée en grande majorité par des femmes de couleur. Je crois que son grand défi, à présent, est de réussir à démasquer et à démanteler le pouvoir colonialiste, une étape fondamentale dans la création d’une structure horizontale tant désirée. http://www.lacentrale.org/
Helena Martin Franco est originaire des Caraïbes colombiennes. Elle vit et travaille à Montréal depuis 1998. Sa pratique transdisciplinaire explore le métissage entre les techniques traditionnelles et les nouvelles technologies. À partir d’autofictions, elle montre le caractère perméable et conflictuel des frontières qui démarquent les identités culturelles, nationales ou de genre dans les contextes d’immigration. View bio.
 
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