Les âmes suspendues

Trois performances et un embodied talk de Soleil Launière
Par Mathilde Benignus
C’est un temps suspendu que la performance nous propose. En l’espace-temps d’une semaine, l’artiste-performeuse Soleil Launière a présenté trois œuvres dans des espaces sensiblement différents à Montréal. L’esprit et l’âme se rejoignent dans « ATSHAK », nom donné à la série de performances. Originaire de Mashteuiatsh au Lac Saint-Jean, l’artiste les a conçue comme un triptyque qui peut s’approcher séparément mais qui revêt un sens profond lorsque l’on prend le temps d’y tisser des liens. C’est ce que cet article vous propose, car en sa présence, j’ai ressenti trois fois ce lien qui semblait se suspendre entre les temps de performances. Je vous propose ici une lecture sensible de ces expériences du regard et de la perception que sont les rencontres avec l’art de Soleil Launière. La même semaine, elle parlait de son travail lors d’une rencontre portant sur la longue durée en performance. Des extraits de ses paroles sont retranscrits ici.
Soleil Launiere, ATSHAK, Montreal. Photo credit: Hugo St-Laurent
Crédit d'image: Hugo St-Laurent.

Pour se rendre à La Centrale Galerie Powerhouse, il faut d’abord traverser la rue, bruyante et toute en mouvement. Dans la vitrine de la galerie, une empreinte rouge tient autant de la relique d’un corps que d’une carapace abandonnée là. On rentre avec le bruit de la rue et le silence nous frappe, l’immobile se loge dans l’espace blanc et dans nos têtes, instantanément.

Un long drapé, fait d’un tissu doré est suspendu au plafond. Au sol, un arbre nous accueille en trois morceaux. Le tronc est relié par des perles rouges qui ruissellent comme des rivières. Un petit tas de terre est déposé là. Une image de la réparation surgit et ne me quitte plus. On sait d’avance qu’on sera là pour un long moment.

Soleil Launiere, ATSHAK, Montreal. Photo credit: Hugo St-Laurent
Crédit d'image: Hugo St-Laurent.
On se pose. Des coussins, quelques bancs, un divan nous attendent. Chacun et chacune choisi sa place, nous ne bougeons plus, ou si peu. Tous les regards se rassemblent en un point, comme des fils invisibles tirés vers celle qui nous fait face et qui déplie ses gestes lents. Ces mains refont plusieurs fois le même mouvement ; brûler de la sauge, pétrir de la terre, rester suspendues en l’air. Et celui d’essuyer des larmes.

L’esprit des lieux

Le lieu où l’on se trouve est chargé d’Histoire. Sur ce territoire de Montréal, entre ces murs repeints de blanc, la galerie La Centrale a donné la parole aux femmes, mais pas encore à toutes les femmes. La performance de Soleil Launière fait partie d’un cycle d’ouverture à d’autres voix, d’autres présences.
 

« Qui habite cet espace là ? Quelles énergies ? L’espace nous raconte, nous livre des messages, si on n’est pas capable de les écouter, alors qu’est-ce qu’on fait là ? Je sentais que cet espace avait besoin d’ancrage. Et en me baladant dans le quartier j’ai vu un arbre coupé à terre, entre les poubelles, dans un espace abandonné. J’ai décidé le ramener, il était simplement là, et on l’avait oublié. Qu’est-ce qui fait qu’on ne remarque plus les choses qui nous entourent ? »

L’art de Soleil réside dans son extraordinaire présence et dans la force de sa transmission. Face à nous, tout son corps témoigne. Certaines écrivent des livres. D’autres manifestent dans la rue. Soleil se tient les mains levées, longtemps et en silence, jusqu’à entrer en résistance. Quatre heures. On sent la durée de son action dans nos propres corps, nous qui restons immobiles à côté d’elle. Alors nous prenons positions. Comme si nos yeux la soutenaient, lui rendaient un hommage invisible.

A un moment elle va s’accrocher au tissu suspendu et pencher vers le sol. Et chuter, brusquement. En silence, à terre, de toute sa ferme volonté, elle transformera sa chute. Pencher pour se lancer hors de soi et finalement retomber sur soi. Je pense que mes larmes ont percées à ce moment donné, dans ce don de soi qu’elle incarnait à ce moment pour nous. Plus tard pendant la performance, quand le temps s’est étiré à tel point qu’on ne sait plus bien où on en est, elle ira nous chercher et distribuer à chacun un peu de terre mouillée.

Soleil Launiere, ATSHAK, Montreal. Photo credit: Hugo St-Laurent
Crédit d'image: Hugo St-Laurent.
Autre lieu, autre ancrage. A la Grande Bibliothèque de Montréal, Soleil s’assoit devant l’entrée de l’Auditorium. C’est un lieu de passage. Devant le mur, entre la porte et la baie vitrée, son arbre coupé et son large tissu doré dénotent et délimitent l’espace. Le visage de la performeuse est en partie bandée de rouge. Aveugle et assise à genoux, les mains tournées vers nous, elle attend qu’on comprenne. Une première personne va s’asseoir sur le petit coussin rouge en face d’elle. La rencontre dure le temps qu’on veut, c’est à chacun de choisir, parfois ça dure quinze minutes, parfois une heure quinze. C’est différent à chaque rencontre, mais tous sont touchés, tous repartent avec quelque chose de presque invisible mais de bien présent. Soleil Launière leur donne un peu de terre. Là encore, l’artiste utilise la terre comme partenaire, comme enjeu entre elle et nous. Que ferons nous de cette terre ? La gardons-nous ? La jetons-nous ? La mangeons-nous ? Nous devenons responsable de la terre ainsi donnée.
Soleil Launiere, ATSHAK, Montreal. Photo credit: Hugo St-Laurent
Crédit d'image: Hugo St-Laurent.
« La terre venait d’un sac, mais c’est de la terre pareille, elle vient de quelque part. » Cette image lui plait, la fait sourire. Chez Soleil le sacré n’est jamais loin de son rire, profondément ancré. Quand il sort, toute son action résonne. Le rire évacue le silence.
 
Soleil Launiere, ATSHAK, Montreal. Photo credit: Hugo St-Laurent
Crédit d'image: Hugo St-Laurent.

Troisième et dernière performance de la série, celle donnée au MAI (Montréal Art Interculturels) dans le cadre des rencontres entre artistes autochtones et Tibétains. Ce sont une série de courtes performances, extraits de scènes de théâtre et de danse, qui ont lieu sur scène. Soleil Launière n’a qu’un temps court mais elle traverse l’espace dans une lenteur qui nous suspend à chacun de ses gestes. Penchée vers l’avant, elle avance avec peine mais son ralenti nous donne le temps de tout percevoir. Telle une longue traine qui l’entrave, son tissu doré s’est gorgé d’eau et laisse une trace sombre derrière elle. Une trace vivante, qui va s’évaporer. Le temps de sa présence et du silence d’après, le voile laissé à terre comme une ombre reste en travers de la scène. Comme si le silence pouvait marquer le sol comme il imprègne notre esprit à ce moment précis.

« Récemment je réfléchissais à ce qui m’inspire dans mon travail de performeuse et je suis revenue à mon père. Il ne parle pas, ou très peu. Je suis très proche de mon père. Encore aujourd’hui, on peut passer deux heures ensemble sans se parler. Quand j’étais petite, je ne parlais pas. On pensait que j’étais sourde parce que je restais dans ma bulle, longtemps, sans parler. Finalement j’ai passé des tests et on a dit : non, cet enfant entend très bien, elle en fait simplement à sa tête. »

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Les trois performances de Soleil Launière « Atshak » ont eu lieu le 24 avril à La Centrale galerie Powerhouse, le 29 avril à la BAnQ lors du colloque du Centre interuniversitaire d’études et de recherches autochtones et le 1er mai au Montréal Art Interculturels (MAI) lors du spectacle « Partage Autochtone et Tibétain » organisé par la Coop Le Milieu. Les paroles sont retranscrites d’après l’Embodied Talk du 3 mai 2019 au département de la danse de l’UQAM, le PRint et le GRIAV.

Mathilde Benignus écrit et réalise des histoires qui prennent vie au théâtre, au cinéma ou dans les centers d'arts. Après dix années de créations entre la France, la Belgique et l'Allemagne, elle vit aujourd'hui à Montréal. View bio.
Innu originaire de Mashteuiatsh sur les rives du lac pekuakami, Soleil Launière vit et œuvre à Tiöhtià:ke (Montréal). View bio.